Alors que s’ouvre la 20e session de la Conférence des Parties à la CITES, un dossier symbolique et urgent est sur la table : celui de l’okapi (Okapia johnstoni), cette girafe des forêts aux rayures zébrées, endémique de la République démocratique du Congo. Pour la première fois, le pays propose son inscription à l’Annexe I de la Convention, ce qui équivaudrait à une interdiction totale de son commerce international. Une demande justifiée par un déclin dramatique et des menaces croissantes.
Un déclin accéléré et alarmant
Les chiffres, tirés des dernières évaluations scientifiques, sont sans appel. La population d’okapis a chuté de plus de 50 % en seulement 24 ans – soit trois générations pour l’espèce. Dans la Réserve de Faune à Okapis (RFO), sanctuaire créé spécialement pour sa protection, les observations ont diminué de 47 % entre 2008 et 2012. Pire : les données de 2018 suggèrent qu’environ 60 % des okapis restants dans la RFO auraient disparu au cours de la dernière décennie.
« Ce n’est plus un déclin, c’est un effondrement », analyse un expert de la conservation présent à Samarkand, sous couvert d’anonymat. « Les modèles prédisaient une baisse, mais l’ampleur réelle dépasse les pires scénarios. »
Un cocktail de menaces : braconnage, mines et déforestation
Derrière cette hécatombe se cache un ensemble de pressions humaines.
- Le braconnage pour le commerce illicite : L’okapi est chassé pour sa viande, mais aussi pour sa peau, ses os et sa graisse, vendus localement et acheminés vers l’Ouganda voisin. Une ONG locale, Conserv Congo, estime que 10 okapis traverseraient illégalement la frontière chaque mois depuis 2019.
- La perte d’habitat : L’exploitation minière artisanale – notamment pour l’or, les diamants et le coltan – ronge la forêt tropicale, son seul habitat. Selon Global Forest Watch, certaines zones protégées ont perdu jusqu’à 19 % de leur couvert arboré depuis 2000.
- L’instabilité régionale : La présence de groupes armés dans l’est du Congo exacerbe le braconnage et l’exploitation illégale des ressources, rendant la protection sur le terrain extrêmement périlleuse. En 2012, une attaque contre le siège de la RFO avait fait 14 victimes parmi les okapis captifs.
Une espèce « parapluie » et un symbole national
L’okapi n’est pas qu’un animal emblématique. C’est une espèce parapluie : sa protection bénéficie à tout l’écosystème forestier du bassin du Congo, l’un des poumons verts de la planète.
Sur le plan culturel, son importance est immense en RDC. Il figure sur les billets de banque, sert de logo à l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN), et est vénéré par les peuples autochtones Lese et Mbuti, pour qui tuer un okapi est un acte grave et sacré.
« Protéger l’okapi, c’est protéger notre patrimoine naturel et culturel, et l’équilibre de nos forêts », affirme une source proche de la délégation congolaise à la COP20.
Que changerait l’inscription à l’Annexe I de la CITES ?
Actuellement, l’okapi n’est inscrit à aucune annexe CITES, bien qu’il soit intégralement protégé par la loi congolaise. Son passage en Annexe I aurait plusieurs conséquences majeures :
- Interdiction totale du commerce international à des fins commerciales.
- Renforcement de la coopération policière et douanière entre les pays pour lutter contre le trafic.
- Signal politique fort envoyé à la communauté internationale sur le statut critique de l’espèce.
- Mobilisation accrue des financements et de l’expertise pour les programmes de conservation sur le terrain.
La RDC a déjà mis en place des mesures nationales, comme la création d’une « coulée verte » écologique et le développement de concessions forestières communautaires. Mais face à l’ampleur des défis, le pays appelle à un sursaut global.
Verdict attendu à Samarkand
Les 183 Parties à la CITES vont maintenant examiner cette proposition. Les débats s’annoncent nourris, entre l’urgence écologique, les réalités socio-économiques complexes de la RDC et les enjeux de la lutte contre le trafic d’espèces sauvages.
Une chose est sûre : le sort de la « girafe des forêts », découverte par la science il y a à peine plus d’un siècle, se joue aujourd’hui dans les sables de Samarkand. Sa survie pourrait dépendre de la décision qui sera prise dans les prochains jours.
Grâce Diasongua